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Accord de paix RDC/Rwanda : « Les États-Unis veulent absolument commencer l’exploitation des minéraux. Mais ils ne peuvent pas le faire s’il n’y a pas la paix », Dr Nkuna Charles

Dans un contexte de tensions persistantes à l’Est de la République démocratique du Congo, nous sommes allés à la rencontre du Dr Nkuna Charles, universitaire congolais résident au Burkina Faso. À travers une lecture sans détour, il revient sur les enjeux géopolitiques, les dynamiques régionales et les espoirs de paix liés au nouvel accord signé sous l’égide des États-Unis.

Afrika Infos : Avant d’aborder plus en détail notre échange, quel regard portez-vous sur la situation en République démocratique du Congo, marquée depuis trois décennies par des conflits persistants malgré de nombreuses tentatives de paix ?

Dr Nkuna : Parler de ce qui se passe depuis précisément 1997 en République démocratique du Congo est assez complexe. Complexe dans le sens où, au départ, il y a eu un attentat au Rwanda. Le président Juvénal Habyarimana a été assassiné. Disons-le clairement : par l’actuel président rwandais, Paul Kagame. Ce dernier dirigeait alors un mouvement qui, à l’époque, pouvait être considéré comme un mouvement rebelle. Suite à cette situation, un afflux massif de populations rwandaises a eu lieu vers la RDC. Parallèlement, des tractations internationales ont été engagées. À cette époque, la RDC, alors appelée Zaïre, était dirigée par le président Mobutu, avec comme Premier ministre Léon Kengo wa Dondo. Le gouvernement avait initialement refusé d’ouvrir les frontières.

Cependant, sous la pression internationale, notamment de la France, le Zaïre a fini par céder et a ouvert ses frontières. Là où une erreur logistique majeure a été commise, c’est qu’aucune vérification sérieuse n’a été effectuée sur les personnes entrant sur le territoire ni sur ce qu’elles transportaient. Ainsi, parmi les populations déplacées figuraient des Hutus ayant pris part au génocide rwandais. Ces derniers étaient armés depuis 1994 et n’ont pas été désarmés comme il aurait fallu.

Voilà l’erreur fatale. La communauté internationale aurait dû accompagner la RDC dans ce processus de désarmement, ce qui n’a pas été fait. D’un côté, les Tutsis étaient armés ; de l’autre, les Hutus également. Comme les Tutsis avaient pris le dessus, les Hutus qui se repliaient vers la RDC auraient dû être désarmés, mais cela n’a pas été fait.

C’est donc là l’élément déclencheur de la situation que connaît actuellement la RDC. On peut le dire ainsi. Car aujourd’hui encore, malgré les nombreux accords et les multiples tentatives de médiation, le Rwanda joue un rôle central dans cette crise. Des accords ont été signés, notamment en Zambie (en 2010, si je ne me trompe pas), à Arusha, en Éthiopie, en Angola, au Kenya… Pourtant, malgré tous ces efforts, la paix n’a jamais été concrètement instaurée.

Le problème réside dans le fait que le Rwanda s’est toujours acharné à neutraliser les Hutus que l’on appelle aujourd’hui les FDLR. À un moment donné, le Rwanda et la RDC se sont même entendus pour traquer ces FDLR. Ils les ont rapatriés vers le Rwanda. Mais peu de temps après, la RDC a constaté que ces mêmes FDLR étaient de nouveau actifs sur son territoire, ayant été réintroduits par le Rwanda, cette fois apparemment entraînés pour une mission bien précise.

Tout est donc parti du génocide rwandais : des individus ont été accueillis en RDC, puis ramenés au Rwanda, formés, puis renvoyés en RDC avec de nouvelles intentions. Voilà comment la crise s’est enlisée.

Depuis 1997 jusqu’à aujourd’hui, il y a eu de nombreuses tentatives de pacification. C’est parce que toutes ces tentatives ont échoué que Washington a pris l’initiative de proposer un nouvel accord de paix entre la RDC et le Rwanda.

Afrika Infos : Quel est votre regard sur cet accord signé à Washington sous l’égide des États-Unis ?

Dr Nkuna : Avant de répondre à cela, permettez-moi d’ajouter un point : aujourd’hui, le Rwanda occupe deux grandes villes de la RDC. Et pas seulement celles-ci – d’autres localités sont également occupées. Ce qu’on peut légitimement se demander, c’est pourquoi, alors que le Rwanda contrôle ces zones, il n’a pas traqué les FDLR ?Il faut être réaliste : si les FDLR avaient 30 ans en 1994, ils en auraient aujourd’hui 60 ou 70. Sont-ils encore en état de mener des combats armés ? Je ne le pense pas.

En ce qui concerne l’accord signé aux États-Unis, je dirais, en tant que Congolais : oui, c’est une bonne chose, mais avec prudence. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu par le passé des accords, mais qui n’ont pas apporté la paix.

Toutefois, ces anciens accords étaient pour la plupart africains. Et c’est là un autre problème : les États africains n’ont pas réellement soutenu la RDC. Je regrette cela en tant qu’Africain. Concernant l’accord de Washington, les États-Unis sont une grande puissance, très influente. Ils n’ont pas hésité à bombarder l’Iran : cela montre bien leur détermination. Si le Rwanda ne respecte pas les clauses de l’accord, il y aura des sanctions.

Je reste donc observateur, tout en étant prudemment optimiste. Les États-Unis ne sont pas à leur première médiation : ils ont déjà mené des accords similaires, par exemple entre l’Inde et le Pakistan, ou avec l’Arabie Saoudite et le Qatar dans le cadre de « pétrole contre sécurité ». Ils ont pris des ressources, mais ont aussi envoyé des investisseurs pour développer ces pays. Le Japon, la Chine… beaucoup ont bénéficié de cette coopération avec les États-Unis. Si la RDC peut en tirer un bénéfice similaire, tant mieux.

Mais attention; les États-Unis restent, ce sont des Occidentaux, et leur histoire est marquée par une volonté de domination. Feront-ils avec la RDC ce qu’ils ont fait dans les pays arabes ? Nous l’ignorons encore. Le projet parle bien de « minerais contre sécurité », mais il ne s’agit pas que de sécurité. Il y a aussi les routes, les chemins de fer, les ports en eau profonde, le barrage d’Inga… autant d’infrastructures majeures que les États-Unis pourraient financer ou développer via leurs investisseurs.

Afrika Infos : Quel est l’intérêt stratégique des États-Unis dans cette médiation ? Peut-on parler d’un deal géopolitique?

Dr Nkuna : Les États-Unis sont engagés dans une course géopolitique face à la Chine, qui occupe déjà une place importante en RDC. Le pays représente à lui seul plus 60 % du cobalt mondial. Et ce n’est pas tout : il y a aussi le coltan, le cuivre, et bien d’autres minerais. La RDC est littéralement un scandale géologique. Et les États-Unis veulent profiter de ces ressources. Actuellement, la RDC n’a pas les capacités techniques ni technologiques pour transformer ces minerais sur place. D’où la question : faut-il continuer à laisser le Rwanda piller ces ressources, ou plutôt les confier à une puissance comme les États-Unis, capable de transférer de la technologie, d’implanter des usines et de créer de l’emploi local ?

C’est un choix stratégique. D’un côté, les États-Unis gagnent. Mais de l’autre, la RDC peut aussi en tirer des bénéfices, en termes d’investissements, d’emplois et de développement industriel.

Afrika Infos : L’absence manifeste du M23 dans les négociations tenues aux États-Unis ne risque-t-elle pas de compromettre l’application effective de ce nouvel accord ?

Dr Nkuna : Le M23, dans ma lecture de la situation, n’existerait pas aujourd’hui sans le soutien du Rwanda. Or, les États-Unis ne sont pas une petite nation pour négliger le M23 ou éviter d’impliquer le Rwanda dans les négociations avec la RDC. Tout le monde le sait, et les preuves sont là : c’est l’armée rwandaise qui est présente en RDC, ce n’est pas le M23. Le M23 n’a pas les effectifs capables de mettre en déroute l’armée congolaise ; ce sont les militaires rwandais qui sont sur le terrain en RDC. Voilà pourquoi le M23 n’a pas été associé au processus. Bien qu’à Doha, au Qatar, il y ait une négociation entre le M23 et la RDC, il faut préciser que la RDC n’a pas envoyé de véritables émissaires sérieux à ces pourparlers. Ce ne sont ni des ministres, ni le président Félix Tshisekedi, ni même des représentants de haut rang. Ce sont des fonctionnaires. Cela montre clairement l’insignifiance accordée à ce mouvement rebelle, que le président de la RDC qualifie d’ailleurs de « pantin » du Rwanda. Mais, d’un autre côté, il faut rester vigilant. C’est justement pourquoi la RDC a tout de même envoyé une délégation à Doha.

Afrika Infos : Pensez-vous que la promesse d’intégration économique régionale, portée par les États-Unis, pourrait concrètement contribuer à la stabilisation de l’Est de la RDC ?

Dr Nkuna : Alors, l’intégration économique est souvent mal interprétée par beaucoup de personnes, aussi bien par les Africains que par les Congolais. Quand on parle d’intégration économique, il ne s’agit pas de prendre les minéraux congolais pour aller les transformer au Rwanda. Non, il ne s’agit pas de cela. Il s’agit, par exemple, de Rwandais qui pourraient venir travailler en RDC, un peu comme les Burkinabè vont travailler en Côte d’Ivoire. C’est cela, une forme d’intégration économique : ils y travaillent, ils produisent, ils vendent, et des ressources financières sont ensuite renvoyées vers leur pays d’origine. Exactement. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les choses.

Donc, encore une fois, il ne s’agit pas, comme je l’ai dit, de prendre les minéraux et d’aller les transformer au Rwanda. Non, pas du tout. L’intégration passe également par les activités économiques communes que les deux pays peuvent mener ensemble. Cela s’est déjà fait, notamment à l’époque du président Juvénal Habyarimana, dans le cadre de la communauté CPGL (ndlr : Communauté des Pays des Grands Lacs) Par exemple, on peut parler de l’exploitation du gaz sur le lac Kivu, qui est une frontière naturelle entre les deux pays. Ensemble, ils peuvent exploiter ce gaz. C’est cela, une véritable intégration. Autre exemple : ils peuvent construire ensemble un barrage hydroélectrique sur une rivière située à la frontière. Voilà ce que j’appelle concrètement une intégration économique.

Afrika Infos : L’accord prévoit le retrait des troupes du M23 De la RDC en 90 jours. Pensez-vous que cela soit réaliste ?

Dr Nkuna : Je pense que c’est réaliste, parce que le Rwanda n’a pas déployé ses militaires en 90 jours. C’est en moins de 90 jours qu’ils les ont déployés. Donc, ils peuvent les retirer en moins de 90 jours. Et on l’a dit ici – la partie qui ne respectera pas ces accords sera… en tout cas, elle fera face à des sanctions, et pas des moindres. Marco Rubio, le secrétaire d’État américain, l’a bien affirmé : « L’Amérique a son plan, et elle dispose de tous les moyens possibles pour faire respecter ces accords. » Parce que les États-Unis veulent absolument commencer l’exploitation des minéraux. Mais ils ne peuvent pas le faire s’il n’y a pas la paix. C’est pourquoi ils se sont investis pour qu’il y ait la paix. Ainsi, ils pourront commencer à exploiter ces minéraux très rapidement. Il y a des sociétés comme Microsoft, Amazon, et plein d’autres grandes firmes qui veulent s’investir dans ce secteur.

Afrika Infos : Comment évaluez-vous la place et la responsabilité des autorités congolaises dans ce processus de paix?

Dr Nkuna : Alors, la place et la responsabilité… C’est un peu délicat d’être homme politique dans cette situation. Parce que chacun donne sa lecture, mais encore faut-il qu’elle soit vraiment objective. Beaucoup pensent que le Rwanda est largement favorisé, et d’autres estiment que la RDC a mis de côté les sanctions contre le Rwanda, ce qui n’est pas vrai. La position des autorités est vraiment difficile. Très, très difficile. Parce que dans une telle situation, il faut être lucide pour savoir ce que l’on fait. Est-ce que c’est bon ? Est-ce que ce n’est pas bon ? Est-ce que l’on prend la bonne décision ou pas ? C’est très compliqué. Alors moi, je me rabats sur ce que j’essaie de comprendre et d’interpréter. Beaucoup ont dit au président Félix d’aller voir les Russes. Effectivement, il y a eu des mouvements, en tout cas, en direction de la Russie.

Mais le président Félix n’a pas voulu aller vers les Russes. Je pense – de mon humble avis et avec ma casquette de scientifique – que c’est parce qu’ils ont étudié les autres interventions américaines, comparées à celles des Russes.

Les Russes n’ont jamais développé un pays. Ils peuvent venir imposer la paix, mais ils ne viennent pas pour développer un pays. Alors que je vous ai montré ici des exemples concrets d’interventions américaines qui ont permis de développer certains pays à travers le monde.

Je pense, de mon point de vue, que c’est la raison pour laquelle le président est allé vers les États-Unis au lieu de se tourner vers la Russie. Ça, c’est une position. Néanmoins, je pense – à mon humble avis – qu’eux-mêmes, comme moi, sont dans une posture d’attentisme, pour voir si cela va marcher ou non.

Afrika Infos : Quel message adresseriez-vous aujourd’hui à la jeunesse congolaise face à cette nouvelle tentative de paix ?

Comme message à la jeunesse congolaise, je leur dirais de soutenir le régime actuel. Parce que ce régime, malgré ses faiblesses, malgré le fait qu’il n’ait pas tout réussi, a démontré son nationalisme en cherchant, coûte que coûte, à restaurer la paix dans la partie Est du pays.

Nous avons eu un ancien président, Joseph Kabila, qui est resté au pouvoir pendant 18 ans. Mais aujourd’hui, on réalise qu’il n’a pas véritablement œuvré pour la paix. Parce que, comment expliquer qu’un ancien président, s’il devait réellement engager des consultations, ne le fasse pas à Kinshasa, en dialoguant avec l’actuel président, en lui proposant ses bons offices, pour ensuite engager des démarches concrètes ? Au lieu de cela, il s’affiche dans les zones occupées par le M23… C’est tout de même étrange, c’est même inquiétant.

C’est pourquoi je dis à la jeunesse congolaise de soutenir cette dynamique, même s’il peut y avoir des hésitations, même si tout le monde n’est pas entièrement convaincu, même si certains jugent que cette paix n’est pas encore effective… Je pense qu’au vu des positionnements géopolitiques actuels, et surtout de la volonté manifeste des autorités, ce président mérite d’être soutenu pour son engagement nationaliste. Parce que si aujourd’hui ce président venait à disparaître, je vous assure que tout repartirait de zéro.

Il a le bénéfice du doute : soutenons-le jusqu’à ce que la paix soit véritablement restaurée.

Et si cette paix est effectivement rétablie, je suis convaincu que le développement de la RDC s’enclenchera. Et comme le disait Frantz Fanon, « l’Afrique a la forme d’un revolver, dont la gâchette se trouve en RDC ». Cela veut dire que le développement de la RDC entraînera, sans aucun doute, le développement de toute l’Afrique.

Issoufou Kaboré

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